La Chambre aux pommes

éditions Bleu autour, octobre 2005

Une photo datée de 1939. Sur une plage de la Baltique, trois enfants blonds, ceux de Curt et Dora Hinneburg. On devine un drapeau nazi. Bientôt, la guerre. Curt est en France, soldat puis prisonnier, jusqu’en 1947. Dans sa saisissante correspondance, tout son être demeure près des siens, s’accroche à eux. Mais la séparation s’éternise, quand survient « la » lettre de Dora, juste avant son retour en Allemagne de l’Est. De là, leur fille Traute fuit en 1950 à Hambourg puis en France, où elle donne naissance à Florence. Laquelle n’apprendra pas la langue de sa mère. Elle aurait même, pour un peu, oublié qu’elle porte le nom de Traute, si celle-ci ne venait pas de lui abandonner les archives de Curt. Florence Hinneburg s’empare alors aussitôt de cette mémoire. Avec son langage, la gravure : elle imprime sa présence – son absence, aussi – sur la lettre de Dora, les enfants blonds, les paroles de Curt… « Cette histoire, je l’ai écrite comme j’aurais aimé qu’on me la raconte, je n’ai pas cherché à reconstituer la vérité. » Elle y vient, pourtant.
 
Elle questionne sa mère, se fait traduire les textes allemands et part pour Roda arpenter la maison familiale où elle pousse la porte de la chambre aux pommes…
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Plus tard, elle me dit qu'elle a parlé à une amie, qu’elle a beaucoup réfléchi. Elle est d'accord pour les entretiens, mais sous certaines conditions : qu’elle arrive à parler de ses parents comme s’ils n’étaient pas les siens, que je ne la violente pas, « tu m'arraches quelque chose », qu’elle puisse prendre des notes, que cela se passe dans un lieu neutre, pas ici, pas chez elle. Je lui propose mon atelier. Durant notre échange, je mesure que je vais perdre à nouveau cette tension entre elle et moi si je ne branche pas le magnéto. Je lui explique la nécessité pour moi d’enregistrer systématiquement nos entretiens. Elle me comprend. Et d'ailleurs tout est prêt. « Mais tu n’es pas en train d’enregistrer, là ? » « Mais si, maman ! » Elle accepte, finalement. Elle parle et se détend. Tout est très fluide. De mon côté, c'est un véritable enfer, je ne maîtrise pas du tout la situation. Ni les questions, ni le micro, ni moi-même. Rien, quoi ! (Page 34)

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Traute au restaurant les Assassins, Saint-Germain-des-Prés, Paris,  1960.

Le grand mystère dont elle revêt son histoire, le soin avec lequel elle la raconte sont assez touchants. Elle veut faire exister de façon exagérée certains de ses souvenirs. Parfois elle dramatise. Pourquoi ? J’ai d’abord eu la sensation que c’était pour m’en repousser l’accès. Je crois plutôt qu’elle veut aujourd’hui récupérer et garder pour elle ses souvenirs et sensations d’enfants. Particulièrement ceux dont elle s’était elle-même dépossédée auparavant. (Page 35)

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éditions Bleu autour

Papier 17 x 22 cm

224 pages

26 €

octobre 2005

ISBN 2-912019-35-4